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Histoire du village

"MALGRÉ-NOUS" et "INSOUMIS"

CHAP 4 "MALGRÉ-NOUS" ET "INSOUMIS"

La décision prise par le Gauleiter Bürckel le 23 Avril 1941 d’imposer l’Arbeitsdienst au garçons et filles de la Lorraine annexée, puis d’imposer l’incorporation des garçons dans la Wehrmacht le 19 Août 1942 mit les jeunes lorrains face à un dilemme : servir l’Allemagne nazie ou s’y soustraire en mettant leur famille en danger ? La menace était claire : les familles des réfractaires seraient déportées en Allemagne.

Quelle que fut la décision de ces jeunes, les conséquences en furent dramatiques.

La décision de Bürckel était illégale et criminelle :

-d’après les termes de l’Armistice du 22 Juin 1940, l’Alsace et la Lorraine restaient juridiquement françaises ;

-les accords internationaux interdisent d’imposer aux ressortissants d’un pays de combattre contre leur Patrie ou ses alliés.

Les jeunes Lorrains n’avaient que deux options :

-accepter le service militaire, ce qui en temps de guerre revient à se battre contre les Alliés de sa Patrie ; certains “y allèrent” : ils furent les “Malgré-Nous” ;

-refuser, se cacher, fuire vers la France, en laissant derrière soi sa famille exposée à la déportation. Ces réfractaires furent les ‘Insoumis”.

LES “MALGRÉ-NOUS” (1942-1945)

Ils avaient dix-huit ans.

Arrachés à leurs familles, victimes d’un odieux chantage, ils furent contraints de prendre part à un conflit qui n’était pas le leur.

D’autres que les “Malgré-Nous” ont atrocement souffert des guerres : les soldats de Verdun se battaient pour leur Patrie, pour l’avenir de leurs enfants, pour une cause à laquelle ils adhéraient. Ils furent blessés dans leur corps et dans leur âme, mais ils eurent la satisfaction du devoir accompli. Les horreurs commises et subies se trouvèrent justifiées par l’espérance en un monde meilleur.

Aux “Malgré-Nous”, tout a été volé : leur jeunesse, leur foi dans l’avenir, leur honneur, leur conscience d’hommes, leur paix intérieure.

Les Anciens de Verdun évoquaient difficilement leurs combats, ayant la conviction qu’ils n’avaient fait que leur devoir et que certains avaient fait mieux qu’eux.

Les “Malgré-Nous” ne parlent pas. Ils ont peur de n’être pas compris, qu’on leur reproche de ne pas avoir eu le choix.

Craignant les pires représailles sur leurs familles, ils se sont sacrifiés pour les protéger. Ils ont accepté de partir, bien décidés à être les témoins passifs et en aucun cas des acteurs de cette ignoble guerre, à ne faire de mal à personne, à respecter les populations, à rester des Hommes.

Ils étaient bien conscients que leurs vrais ennemis étaient leurs compagnons de combat ; mais ils comprirent vite que les Russes ne voyaient en eux que des traitres à leur Patrie, la France, l’alliée de l’Union Soviétique.

Séparés des autres Lorrains, combattant seuls aux côtés de leurs ennemis contre des alliés qui ne voyaient en eux que des traitres, ils étaient voués au désespoir.

Bernard Scherrer avait 20 ans lorsqu’il fut appelé à l’Arbeitsdienst puis à la Wehrmacht. Il a connu toutes les misères attachées à ce triste destin : le travail forcé, les combats, la maladie, les blessures, la solitude, la faim, la peur,... C’est avec une infinie pudeur qu’il nous a livré ses souvenirs :

“Déterminés à faire de nous de bons Allemands, les nazis nous imposèrent l’incorporation dans leur armée, la Wehrmacht, et l’envoi sur le front de l’Est. Mais avant cette incorporation, nous étions tenus à passer six mois dans le Service du travail (l’Arbeitsdienst).

Etant dans le premier contingent et immédiatement incorporable, je n’ai passé que trois mois à l’Arbeitsdienst.

Travailler pour les Allemands nous était très pénible : le coeur n’y était pas.

Je suis parti le 1° Septembre 1942. J’ai été incorporé à Frescaty (1) près de Metz, et envoyé à Fulda, dans le Land de Hesse, pas loin de la Thuringe. C’est une région montagneuse.

On a été installés dans des baraques à flanc de colline. On était 170, tous lorrains. On travaillait dans une usine de munitions creusée dans un tunnel. Il y avait aussi beaucoup de polonais qui y travaillaient. On vissait des détonateurs sur des obus. On était transportés par camions à l’usine le matin à 7 heures, et on rentrait à 17 heures. On était obligés de se méfier de tout le monde.

On travaillait une semaine sur deux à l’usine ; l’autre semaine, on travaillait sur un plateau à préparer un terrain d’aviation.

J’y suis resté jusqu’au 31 Décembre 1942. Le 1° ou le 2 Janvier 1943, j’étais de retour à Voyer, mais pour peu de temps.

J’ai été incorporé dans la Wehrmacht le 15 Janvier 1943. J’étais à peine rentré et on n’a pas eu le temps de se retourner. Le gendarme Klein, d’Abreschviller, savait qui devait partir. Comme on était peu nombreux, il pouvait nous surveiller facilement.J’aurais bien voulu me sauver et me cacher, être un “insoumis”, comme on disait. Mais ils menaçaient d’arrêter mes parents, et comme j’étais fils unique, il était facile de me surveiller.

Alors, je suis parti. J’ai été incorporé à Ingolstadt, en Bavière. Ce n’est pas loin de Munich ni de Dachau. On n’a rien su du camp de concentration.

J’ai été muté au 337° Bataillon du Génie. En quinze jours, on a appris l’essentiel du minage et du déminage, et on a été envoyés tout de suite en Ukraine, près de Kiev. On nous a envoyés combattre les partisans dans des forêts et des marais.

Parmi les combattants russes, les pires étaient les régiments de femmes : elles étaient sans pitié. Certains camarades ont essayé de déserter pour rejoindre les russes. Mais il y avait derrière nous des SS qui nous surveillaient. Parmi ceux qui avaient essayé de changer de camp, certains sont revenus quand ils ont compris que les Russes ne les épargneraient pas. S’ils étaient repérés par les SS, il fallait qu’ils trouvent une explication à leur absence.

On reconstruisait des ponts et on essayait de gagner la confiance des gens du pays. On les laissait tranquilles, et comme on n’avait pas grand chose à manger, on faisait du troc avec eux. On essayait de leur faire comprendre qu’on n’était pas volontaires. Je suis resté 5 mois dans cette région, mais j’ai attrapé la malaria. On m’a envoyé en Pologne pour me soigner.

Quand j’ai été plus ou moins guéri, j’ai été envoyé dans le Sud.C’était la retraite depuis la bataille de Stalingrad. Je me suis retrouvé sur le Dniepr, à Krementchouk et Tcherkassy (2) On faisait sauter les ponts et on posait des mines antichars pour protéger la retraite. On était parfois au contact des Russes. Des camarades ont sauté sur des mines.

La compagnie avait été morcelée en petits groupes et on intervenait à la demande de l’infanterie, par groupes de quatre ou cinq.

Puis, on a été transférés dans le Nord de l’Ukraine, pas loin d’Orel, où il y avait eu une grande bataille de chars en 43.

Nous étions fin Décembre 1943, ou début Janvier 1944. On ne savait plus où on en était. On continuait à poser des mines et à faire sauter des ponts pour protéger le repli. On restait à la disposition de l’infanterie et on ne faisait que déménager.

Un jour, on a coupé des arbres qui servaient de repère à l’artillerie russe et un arbre est tombé sur mon fusil et l’a cassé. Je l’ai laissé : il ne pouvait plus servir à rien. On n’avait presque pas d’armes : quelques grenades, c’est tout.

Un jour, on nous a fait monter sur un char pour nous emmener déminer une route. On était couchés sur le char, poursuivis par des chars russes. On nous a déposés pour creuser des tranchées. On était cinq ou six. On s’est endormis. Quand on s’est réveillés, on était au milieu des Russes. On a essayé de se sauver et de se cacher.

Au matin, on était cachés à l’entrée d’un village et on y est allés pour demander un peu d’eau. Dans une maison, une femme nous a donné de l’eau et du pain. On est retournés nous cacher dans les buissons. La femme a envoyé des soldats russes qui sont arrivés en mitraillant. Un de nous a levé son casque. Ils nous ont encerclé, fouillés et nous ont amené vers l’avant, sur un char, pour faire le boulot contraire que nous avions fait : déminer et refaire le pont.

On n’est pas restés longtemps à cet endroit. Des prisonniers arrivaient de partout et on nous a regroupés dans un camp provisoire.

On est partis à pied vers Moscou où nous sommes arrivés début Juillet 1944. On a marché pendant un mois. On était des milliers, avec beaucoup de blessés. Certains d’entre nous n’avaient même plus de chaussures.

A Moscou, on a été parqués sur l’hippodrome. Il y avait des roulantes et on avait à manger. On a eu une soupe épaisse avec de la saucisse. Alors, a commencé la dysenterie qui a tué beaucoup de prisonniers.

Au bout de trois jours, on a été chargés dans des wagons. Certains ont été envoyés vers le Nord, d’autres vers l’Est. J’ai été envoyé vers le Sud. Il y avait toutes sortes de nationalités parmi les prisonniers : des Grecs, des Roumains, des Lorrains, des Luxembourgeois, ...Mais ceux qui avaient les meilleures places, les meilleurs postes, c’était les L.V.F.(3).

Mon premier camp était à Armavir (4).Il y a eu beaucoup de morts. On était affectés à la culture. On dormait sur des fagots avec une couverture en dessous et une au dessus. J’ai eu une pleurésie et une pneumonie, et nous n’avions rien pour nous soigner. Mais, ayant été élevé à la dure à la campagne, j’étais résistant.

Puis, de là, les Russes nous ont chargés dans un train pour aller dans le Caucase. On était 80 par wagon. De temps en temps, le train s’arrêtait. Les gardiens nous jetaient du pain et déposaient deux seaux
d’eau qui étaient rapidement renversés dans la bousculade. Le pain était moisi et on avait tous la diarrhée. Il n’y avait pas de WC dans le wagon. Comme une porte restait un peu entrouverte, on faisait par la porte. En plus, beaucoup d’entre nous avaient le typhus et en mouraient. A chaque arrêt, on jetait les morts sur le quai. Nos gardiens étaient des bêtes, pas des hommes.

Entre Lorrains, on se soutenait. On essayait de rester groupés, mais parfois, on se trouvait seuls avec d’autres nationalités, et il fallait éviter cela.

On est arrivés à Tiflis (5), dans le Caucase. Le climat était meilleur. Mais il a fallu aménager le camp.On travaillait par groupes, certains travaillaient dans des usines. C’est là que j’ai vu pour la première fois des femmes voilées. Les gens ne s’occupaient pas de nous, ils n’étaient pas méchants comme dans le Nord où les gens attaquaient et frappaient les prisonniers qui passaient en colonnes.

J’ai eu le typhus et la tuberculose. J’ai alors été transféré dans un ancien monastère dans la montagne. Il n’y avait pas grand chose pour nous soigner. Dans le camp, la doctoresse était anti-communiste parce que son mari avait été tué par les communistes. Elle était médecin dans les hôpitaux et dans les camps. Elle s’appelait Elena Michaelovna et elle m’a sauvé la vie. Elle avait une fille de mon âge. A Pâques 1945, elle m’a fait comprendre que c’était Pâques. Elle a sorti une petite bouteille de muscat et m’en a offert. J’ai bien dormi, cette nuit-là !

Le 8 Mai 1945, j’étais un peu remis, et on a entendu des coups de feu.On a eu peur. Les filles qui étaient là sautaient, dansaient, chantaient : “ La guerre est finie”. On n’y croyait pas. Mais on n’a pas été libéré pour autant ! J’ai été envoyé au camp de Tambow où je suis resté de Juin à Septembre 1945.

Je suis arrivé à Tambow vers le début de Juin 1945. C’était le camp des Français. Il y avait aussi des LVF dans le camp. Mais, c’était pire qu’ailleurs. On dormait sur des grabats. Les Russes surveillaient l’extérieur du camp mais ne s’occupaient pas de se qui se passait à l’intérieur. Certains prisonniers en faisaient trop avec les Russes.

On était peu nourris : une soupe et un hareng pour quatre. Il fallait rester les quatre mêmes, parce que celui qui avait eu la tête du hareng un jour ne la voulait pas quatre jours de suite.

Il y avait des commandos pour couper du bois, construire une écluse, ...Il y avait beaucoup de morts. Au dégel, on retrouvait ceux qui étaient morts pendant l’hiver.

Il y avait beaucoup de camps de prisonniers, mais Tambow était un camp de regroupement. Après la guerre, en France, on n’a peu parlé de ces horreurs à cause des communistes qui ne voulaient pas en entendre parler.

On a été rapatriés par petits groupes à différentes dates. Les Russes plaçaient des lettres sur des panneaux rangés par ordre alphabétique sur le quai de la gare. Chacun se rangeait derrière sa lettre initiale. Ça provoquait des disputes et de la pagaille parce qu’ils n’ont pas le même alphabet que nous. Ensuite, ils en prenaient quelques uns de chaque lettre et les autres repartaient, c’était pour une prochaine fois.

On a voyagé en train. A la frontière de la zone d’occupation russe en Allemagne (6), il fallait faire attention, ne pas faire de bêtise, sinon on restait.

Les Anglais nous ont bien accueillis. Mais ils nous donnaient à manger tout ce qu’on voulait et il y a eu beaucoup de malades parce qu’on mangeait trop et on n’était plus habitués.

On est partis de Francfort et, comme les ponts étaient détruits, on est passé par la Hollande, puis Valencienne et on a été démobilisés à
Châlon-sur-Saône.

Je suis arrivé à Voyer le 15 Septembre 1945. J’étais malade et je ne pesais plus que 47 kg.

Je n’avais plus rien : une chemise, un pantalon et des sandales faites avec des pneus. Les gens m’ont à peine reconnu.Un copain a dit : “Voilà les Boches qui reviennent ! Sortez les fusils !”.

Je suis resté quatre mois à la maison. Puis, j’ai été convoqué devant le Conseil de Révision à Lorquin ! Quand le médecin a vu dans quel état j’étais, il m’a demandé d’où je venais ! On m’a envoyé à Metz où on m’a donné 15 % d’invalidité, qui ont été ramenés ensuite à 10 %. Il m’a fallu un an pour être réformé ! Des plus jeunes que moi ont même été obligés de faire leur service militaire !

Dans le village, il y avait des rancoeurs plutôt sourdes. Même en famille, un certain éloignement s’est fait. Il y a eu des heurts entre “Insoumis” et “Malgré-Nous”, comme il y en a eu entre les expulsés et ceux qui étaient restés. Mais, dans l’Association des Anciens Combattants, il y avait une certaine compréhension.

Les idées noires sont venues plus tard, surtout après la retraite. Certains d’entre nous n’ont pas supporté et se sont suicidés.

Les Allemands nous avaient pris, il a fallu y aller. Les soldats allemands n’étaient pas plus mauvais que les autres. Mais, ce qui nous a le plus marqué, c’est la captivité. A cette époque, j’ai appris à prier. Aujourd’hui encore, je fais des cauchemars, je rêve que je suis sur un quai de gare. L’espoir, c’est l’Europe, mais ce n’est pas bien parti ...”

Tous les “Malgré-Nous” n’ont pas eu le même destin. Tous n’ont pas connu la captivité. Ils n’ en ont pas moins été plongés dans une horrible guerre.

Il n’y a pas de guerre “fraiche et joyeuse”, mais il y a des degrés dans la folie des hommes. Le front de l’Est fut certainement le pire que des hommes dits civilisés ont pu perpétrer.

Le jeune S... a 17 ans lorsqu’il est appelé à l’ “Arbeitsdienst” en 1944. Il passe alors six mois en Sarre, dans ce qu’il put apprécier plus tard comme ayant été d’un confort inespéré.

Le 31 Décembre 1944, il reçoit sa feuille de route et rejoint un régiment d’infanterie stationné à Dresde ; il y reçoit un début d’instruction militaire. Il monte même la garde au célèbre Palais du Zwinger, ancienne résidence des Princes Electeurs de Saxe, chef d’oeuvre de l’art baroque.

Il fut le témoin horrifié du terrible bombardement de la nuit du 13 au 14 Février 1945 (7).

“Les bombardiers anglais lâchaient des bombes éclairantes et des bombes au phosphore. Tout brûlait, même le béton. On était dans un abri en dessous de la caserne. Une nuit d’enfer.

Le lendemain, le lieutenant nous a rassemblés et nous a envoyés à la recherche de pilotes anglais abattus avec ordre de les tuer. Mais on n’a trouvé personne.

On devait aller dans cette belle ville de Dresde en flamme pour mettre de l’ordre. Ce que nous avons vu ne peut se décrire : les corps brûlés, l’odeur, la chaleur, la poussière, la fumée, la peur au ventre... C’était terrible, affreux...

Sur une place, des soldats rassemblaient les corps brûlés en les traînant avec des crochets et les empilaient autour d’une statue. Horrible !
Une femme pleurait sur un corps carbonisé qu’elle avait reconnu comme celui de son mari grâce à sa bague.

L’enfer ne peut être pire.

Comment peut-on résister psychologiquement à de telles choses ?

On est jeune, on est dans l’action, on est comme une pierre. On ne pense plus à rien.

On a trouvé refuge dans une ferme à 12 km. de Dresde. Le lendemain, on est retournés en ville pour mettre de l’ordre.

Il y avait une salle de cinéma avec, nous a-t-on dit, environ trois cents corps carbonisés dedans. On nous a fait jeter des débris des maisons dessus pour les enterrer. On veillait aussi à empêcher les pillages.

En Mars 1945, on était encore un bataillon de 500 hommes, mais nous n’avions plus d’armes : il nous restait 7 fusils. C’était la pagaille. Il y avait des réfugiés partout. On reculait devant les Russes. Il n’y avait plus rien à manger. Les Russes nous appelaient : “Les Lorrains, venez avec nous !”.

On a marché pendant trois jours et trois nuits, sans manger ni dormir. On a fini par trouver un refuge de la Croix Rouge qui nous a donné à manger. On trainait comme des clochards, on n’avait plus d’officiers.

Puis, un jour, nous n’étions plus qu’un petit groupe de sept soldats qui marchaient et mangeaient n’importe quoi. Dans un village abandonné, on a trouvé un cochon. On l’a tué et fait cuire dans une lessiveuse rouillée. Le lendemain, on était tous malades.

Puis, on n’était plus que trois. On a dormi dans une grange. A 3 h. du matin, le fermier nous a réveillés parce que les Russes arrivaient. On a traversé une forêt, puis, dans une petite ville, on a trouvé à manger.

Finalement, le 5 Avril 45, tous les trois, on est passé près d’un camp de prisonniers français. On leur a expliqué notre cas et ils nous ont crus. Ils nous ont donné des vêtements kakis et nous avons jeté nos vêtements allemands. On est partis avec eux à pied. On est montés dans un train avec quelques dizaines de prisonniers français. Des soldats russes sont montés dans le train pour faire sortir les allemands. J’ai eu de la chance.

Le train a démarré. A l’arrivée, des GMC nous ont amenés à l’aéroport d’Erfurt. Il fallait montrer le bracelet du stalag d’où on venait avec le numéro. Je leur ai dit que je l’avais perdu et ils m’ont cru.

On devait partir par avion, mais il n’y avait plus de place ; alors, nous sommes partis par le train, dans des wagons à bestiaux.

A Epernay, on a été accueillis avec du champagne. A Paris, on nous a offert un repas dans une salle du Louvre, avec steaks/frittes, quel souvenir ! Puis, une soirée au théâtre !

Comme je n’avais pas de papiers, j’ai été interrogé par des militaires français.

Je suis arrivé à Sarrebourg le 27 Mai 1945”.

Jetés dans la fournaise d’une guerre qui n’était pas la leur, perdus dans un monde effroyablement cruel que rien ne les avait préparés à affronter, tous souffrirent dans leur chair et dans leur coeur de la violence qui leur était faite.

Aucun n’a oublié. Bien peu ont retrouvé la sérénité.

Certains n’ont même jamais voulu évoquer leurs souvenirs du Front de l’Est : Adrien Bournique avait 27 ans lorsqu’il fut mobilisé dans la Wehrmacht le 25 Juin 1943. Incorporé dans l’infanterie, puis dans les Panzer, il fut muté dans la marine le 1° Octobre 1943 comme mécanicien. Fait prisonnier par les Russes début 1944 , il fut envoyé dans la région de Moscou. Pendant toute son incorporation, il n’a jamais donné de ses nouvelles. Rentré de captivité dans l’un des derniers convois, il n’a jamais parlé ni de son passage dans l’armée allemande, ni de sa captivité. Le peu que sa famille sait de son passage sur le front de l’Est a été fourni par les Archives WAST (Service des Archives de l’Armée Allemande) par l’intermédiaire du Gouvernement Militaire Français de Berlin le 14 Septembre 1979.

Le temps est passé sur leurs souvenirs ; ces témoins au destin peu commun se font de moins en moins nombreux. Ils furent des acteurs importants de l’Histoire récente de la Lorraine annexée.

Les récits de ces combattants sont d’une grande pudeur qui cache une grande souffrance.

Les “Malgré-Nous” se reprochent d’avoir servi une cause criminelle en réagissant comme des êtres humains : “On ne voulait pas tuer qui que ce soit, dit Bernard Scherrer, mais quand on voyait notre copain tomber criblé de balles, la rage nous prenait et on tirait aussi. Et quand l’homme a senti l’odeur de la poudre, il ne peut plus s’arrêter”.

Rentrant dans son village de Lorraine après plus de deux ans et demi d’absence, blessé, amaigri, malade, désespéré, Bernard Scherrer est accueilli par le cri d’un jeune : “Les Boches sont de retour ! Sortez les fusils !” . C’était la première manifestation d’un malentendu qui n’aurait pas de fin.

Les “INSOUMIS” (1942-1945)

Dans son témoignage, Pierre Lutz (8) définit ainsi la situation des Lorrains face aux occupants : refus du nazisme, mais peur des nazis :”Il faut considérer qu’une annexion aussi brutale subie en 1940 par nos populations, a posé des problèmes humains particulièrement délicats. Abreschviller parle français et ne peut s’exprimer en allemand du jour au lendemain, ainsi que le voulaient les Allemands ; le salut “Heil Hitler” n’a jamais été pratiqué...Les gens avaient peur, la prison de Schirmeck et le Struthof n’étaient pas loin ! On ne savait pas tout ! Des rumeurs, tout au plus ...”

Dès que le service militaire dans la Wehrmacht a été obligatoire, le problème de l’insoumission s’est posé à tous les jeunes d’Abreschviller. Aucun n’a rejoint volontairement la Wehrmacht. Mais comment s’y soustraire alors que de lourdes menaces pesaient sur les familles ? On ne distinguait pas encore clairement ce dont étaient capables les nazis.

“Jusqu’en 1944, il n’y aura que très peu de réfractaires qui se cachent sur place, mais après le débarquement allié en Normandie et l’espoir d’une libération proche, bon nombre d’entre eux vont se cacher chez des parents ou des amis, voire dans des petits maquis refuges” (9).

Certains ont pu profiter d’un imbroglio administratif pour s’échapper. Robert Delanzy (10) a eu cette chance : “ En 1943, j’ai reçu ma feuille de route pour être incorporé dans la Wehrmacht. Cette feuille m’est parvenue le lendemain du départ du convoi. A Sarrebourg, les autorités militaires m’ont dit :” On te rappellera”. Comme je n’avais pas envie de “mettre les bottes”, j’ai décidé de partir à Romans. Monsieur Foerster m’a fourni des faux papiers qui étaient faits à Cirey-sur-Vezouze et je suis parti.J’y suis resté jusqu’à la Libération”.

Pierre Lutz (8) estimait que sa famille était à l’abri de la déportation puisque possédant une scierie dont les Allemands avaient besoin : “ En 1943, ayant reçu ma feuille de route pour la Marine allemande, j’ai décidé de partir à Limoges, voir Monsieur Saur qui avait été conservateur des Eaux et Forêts à Abreschviller... Il accueillait volontiers les gens d’Abreschviller qui passaient par là... Il m’a trouvé une place dans une petite scierie de la Haute-Vienne, à Saint-Ligoure où je suis resté deux ans. Fin 44, Monsieur Saur a été nommé à Metz qui venait d’être libérée, et je suis rentré en Lorraine. A Paris, j’ai retrouvé Paul Foerster qui s’ était réfugié à Limoges et nous sommes arrivés à Abreschviller trois ou quatre jours avant Noël 1944”.

Les autorités allemandes se méfiaient des Lorrains et agissaient parfois par surprise pour les empêcher de s’évader. Ainsi, Roger Casse (11) se retrouva à l’Arbeitsdienst sans avoir eu la possibilité de s’échapper : “18 Février 1943. J’ai 17 ans. Je suis réveillé par deux soldats allemands qui me donnent cinq minutes pour faire ma valise et m’embarquer sur un camion...A la gare de Sarrebourg, une révolte s’amorce...”. Le hasard l’a mené dans le “train de la révolte”, ce convoi de jeunes lorrains qui manifestèrent violemment leur opposition à l’incorporation en chantant la “Marseillaise” et en lançant des slogans anti-nazis. La réprssion fut féroce et les condamnations nombreuses.

En Mai 1943, après trois mois d’Arbeitsdienst à Herzheim, près de Landau, Roger Casse fut incorporé dans la Wehrmacht sans avoir eu de permission de peur de ne pas le voir revenir, et fit son instruction militaire à Spremberg, près de la frontière polonaise. Devenu conducteur de char, il fut blessé dans un accident en Octobre 1943 et envoyé en convalescence à Abreschviller. Le 20 Octobre 1943, il se rendit à la gare d’Abreschviller pour prendre le train qui devait le ramener dans son unité. Le gendarme Klein constata scrupuleusement son départ. Mais la carrière de Roger Casse dans la Wehrmacht prit fin trois kilomètres plus loin : il descendit du train à la gare de Vasperviller, revêtit des vêtements civils qu’il avait déposés dans une cachette, et partit vers la France par les forêts de Saint-Quirin et Lafrimbolle, puis Cirey, Nancy et Paris, pour arriver enfin à Labouheyre, dans les Landes. Il resta dans le Sud-Ouest jusqu’en Décembre 1944, date de son retour à Abreschviller où il signa un engagement dans la Brigade Alsace-Lorraine. Au printemps 1945, il participa aux combats contre la Ligne Siegfried près de Sarrebrück et à l’occupation militaire de l’Allemagne.

Belle revanche pour un “Malgré-Nous” devenu “Insoumis” puis soldat français !

Tous les “Insoumis” ont connu l’angoisse d’apprendre l’arrestation et la déportation de leurs familles.

Etre un “Insoumis” ou accepter d’être un “Malgré-Nous”, voilà le choix qui était proposé à des jeunes à peine sortis de l’adolescence.

Rentrés chez eux après la guerre, meurtris par le destin, ces jeunes n’en étaient pas quitte pour autant : ils restaient suspects aux yeux des autorités française ! “Le comble de ma déception, avoue Roger Casse, je le ressens le 20 Octobre 1945 à la réception d’une convocation me demandant de me rendre à Metz à la caserne Ney pour me faire dénazifier...J’ai eu droit à repasser une deuxième fois le conseil de révision à la Mairie de Lorquin...”.

“Reconnaissons, écrit Charles Collin (11), que tous, sans exception, “Malgré-Nous” et “Insoumis” ont agi en fonction de leur situation personnelle et de leur conscience. Tous se sont sacrifiés car ils étaient d’innocents otages d’un régime autoritaire qui ne tenait compte d’aucune règle internationale. Victimes d’un état de fait consécutif à la défaite de 1940, ils méritent sans restriction la reconnaissance de la Nation”.

Notes.

(1) Frescaty fut pendant les deux guerres mondiales uns base aérienne. Après 1871, les Allemands y avaient installé une première base destinée à accueillir des dirigeables.

(2) Krementchouk est une grosse ville industrielle sur le Dniepr (grand fleuve qui se jette dans la Mer Noire). A Tcherkassy, à la fin de l’année 1943, il y eut une grande bataille où furent encerclées des unités SS de volontaires étrangers (Division Wallonie du chef rexiste Degrelle et la Division Viking).

(3) L.V.F. : Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme. Créée le 8 Juillet 1941, quinze jours après le début de la guerre à l’est, la LVF recrutait des volontaires pour combattre aux côtés des troupes allemandes. Elle ne compta pas plus de 5.800 hommes, portant l’uniforme allemand avec un écusson tricolore marqué “France” sur la manche droite. L’ancien député communiste Jacques Doriot, fondateur du parti collaborationniste Parti Populaire Français, y combattit comme lieutenant et fut décoré de la Croix de Fer. Le 23 Juillet 1943, les 1.200 respapés de la LVF furent intégrés à l’unité composée de Waffen SS français, la 33° Division SS Charlemagne qui fut anéantie en Poméranie au début de 1945. Quelques français de ll’ex-LVF furent les derniers défenseurs du bunker de Hitler à Berlin en Mai 1945, aux côtés de Waffen-SS scandinaves et de volontaires de la Hitler Jugend.

(4) Armavir : ville d’Arménie située entre la Mer Noire et la Mer Caspienne, au pied du Cauctase.

(5) Tiflis : Ancien nom de Tbilissi, capitale de la Géorgie.

(6) L’Allemagne avait été découpée en quatre zones d’occupation : américaine, anglaise, française et russe. En 1949, les zones américaine, anglaise et française ont formé la République Fédérale Allemande (capitale : Bonn) et la zone soviétique à donné naissance à la République Démocratique Allemande (capitale : Pankow). A la chute du communisme, en 1990, les deux états ont été regroupés dans la République Fédérale Allemande (capitale : Berlin).

(7) Dans la nuit du 13 au 14 Février 1945, en trois vagues, des centaines de bombardiers britanniques déversèrent plus de 7.000 tonnes de bombes à fragmentation et de bombes au phosphore sur Dresde, ville considérée dans le monde entier comme une des plus belles villes baroques. Des milliers de réfugiés y avaient trouvé refuge, pensant cette ville à l’abri des bombardements. Après la guerre, une commission d’historiens mandatée par la ville de Dresde a estimé le nombre des morts à 35.000 personnes.

(8) Témoignage recueilli le 21 Juillet 2008.

(9) Eugène RIEDWEG : “Les résistances des Incorporés de Force”- Centre Régional Universitaire Lorrain d’Histoire-Site de Metz-N° 29- Metz-2006.

(10) Témoignage recueilli le 13 Février 2008.

(11) Roger Casse : “La vie d’un mosellan de 1925 à 1945”-Cité du Livre-2008.

(12) Charles Collin : “Cachés dans l’ ombre-Souvenirs d’un Insoumis- 1943-1944”. Edité par la SHAL-Sarrebourg-1995-Page 2.

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