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Histoire du village

Lucien FISCHER, le Passeur du Rehtal

Ils furent des Résistants sans documents, sans archives, sans preuves. Seuls, les témoignages et les récits des Passeurs permettent d’écrire leur histoire.

Le témoignage de Monsieur Lucien FISCHER est exemplaire de l’héroïsme et de l’humilité de ces hommes et de ces femmes.

Un article du “Républicain Lorrain” du 13 Février 2008 : ”Mémoire : à la recherche des filières de Passeurs” me détermina à rechercher des témoignages d’anciens Passeurs.

Je connaissais la filière de Sarrebourg-Saint-Quirin à laquelle mon père avait appartenu avant d !être condamné en Juillet 1941, puis déporté en Août 1944 à Sachsenhausen puis à Bergen-Belsen.

J’avais lu l’ouvrage de Joseph Dillenschneider et celui de F. Petitdemange et J.-F. Genet et donc, j’avais entendu parler de la filière du Rehtal.

Lors d’une rencontre chez lui à Phalsbourg, Monsieur Oscar Gérard m’a dit :”Allez voir Lucien Fischer au Rehtal, il vous racontera”.

C’est un article du “Républicain Lorrain” du 25 Juillet 2008 : “Lucien Fischer, le dernier survivant d’un réseau de Passeurs et Résistants” qui me décida à lui demander rendez-vous.

J’ai rencontré un homme cordial et modeste, d’une mémoire scrupuleuse et sans faille, gentiment assisté de son épouse toute faite de dévouement attentif.

Je lui ai demandé de me raconter, et je l’ai écouté.

Abreschviller, 1° Septembre 2008.

Michel HENRY
Professeur d’Histoire (e.r.)

RECIT DE MONSIEUR LUCIEN FISCHER
(RECUEILLI AU REHTAL, LES 4 ET 27 AOÛT 2008)

Je suis né en 1923. En 1940, j’habitais avec mes parents dans
cette maison que ma grand-mère avait fait construire au Rehtal en
1868, après la mort de son mari. Mon grand-père était garde forestier
privé ; quand il est mort, ma grand-mère a été obligée de quitter la
maison forestière. Elle a alors fait construire cette maison qui fut la
première construite au Rehtal et qui est toujours la nôtre.

1) LES PREMIERS PASSAGES.

Mon père s’appelait Lucien, comme moi. Il avait servi sept ans
dans l’armée allemande et avait gagné la Croix de Fer sur le front russe et en Roumanie pendant la Guerre de 14. Il parlait seulement l’allemand.

Quand la guerre a commencé, en 39, il a dit :” Nous sommes français. La France est notre Patrie. Nous devons tout faire pour l’aider à gagner cette guerre”. Il a dit ça en allemand.

Mon père était débardeur et il travaillait avec des chevaux. J’étais jeune (17 ans en 1940), mais je travaillais déjà avec lui. Pour montrer que j’étais français, je portais un béret.

En Août ou Septembre 1940, je travaillais en forêt et j’ai trouvé
des évadés qui ont vu que je portais un béret, et donc que j’étais français. Ils étaient six. Je les ai amenés à la maison. J’ai dit à mon père :” Qu’est-ce qu’on va en faire ?” Il a dit :” On va les faire passer”.
Ces six premiers évadés étaient en civil ; ils venaient de Frankenthal, en Allemagne, dans le Palatinat. On ne savait pas comment ils étaient arrivés au Rehtal ni qui les avait envoyés.

Alors, on les a menés à Saint-Léon, chez Léon Ramm qui était
maître-bucheron et travaillait à la frontière. Il les a fait passer avec
quelques évadés qui étaient déjà chez lui. A l’époque, on ne savait pas où Léon Ramm les menait. C’est plus tard qu’on a su comment fonctionnait la filière.

2) LA FILIÈRE DU REHTAL.

On ne connaissait pas les autres filières. C’est seulement après la
guerre qu’on a connu la filière de Sarrebourg, avec le Docteur Meyer,
Monsieur Collin de Walscheid et Monsieur Hickenbick avec qui nous étions parents et qui, pendant la guerre, nous disait d’arrêter. Mais, quand on est dans une filière, on ne peut plus arrêter : les évadés arrivent et il faut bien en faire quelque chose, donc les faire passer.

On ne savait rien de la filière de Reichshoffen. Des évadés arrivaient, souvent guidés par des jeunes filles. On ne savait pas d’où ils venaient. Mais un jour, on s’est trouvés dans la filière de Reichshoffen et on n’a su comment qu’après la guerre.
Beaucoup d’évadés qui venaient de Reichshoffen passaient par Lorquin où Emile Rosio, originaire de Reichshoffen, était comptable à la Scierie Robein. Il savait que nous faisions passer la frontière. Quand il a voulu arrêter parce qu’il se sentait surveillé, il a dit à ceux de Reichshoffen : “Envoyez les évadés au Rehtal, chez Fischer, parce que moi, je ne peux plus”. Et c’est comme ça qu’ils sont arrivés chez nous.

Il y avait des évadés guidés par d’autres filières qui arrivaient chez nous.

A Mertzviller, en Alsace, Cécile Feuerer, épouse Klipfel, tenait le
Restaurant de la Zinsel. Elle venait jusqu’à Arzviller par le train avec parfois dix ou quinze évadés. Ça ne se voyait pas trop parce que, à cette époque, pour se déplacer, il n’y avait que le train. Mais, pour avoir des billets, il fallait être bien avec le chef de gare. Les évadés faisaient semblant de lire des journaux allemands pour passer inaperçus, eux qui ne savaient généralement pas l’allemand ! Elle descendait la première : si elle descendait, les évadés descendaient aussi.

Ceux de Reichshoffen connaissaient sa filière, mais chacun
travaillait à part. Alors, ces évadés arrivaient séparément. Mon père
disait : “Pourquoi vous ne venez pas tous ensemble ?” Nous, on leur donnait un coup de main, c’est tout. Un jour, on est allé à Sarrebourg
pour chercher des vêtements civils pour un évadé qui y avait de la
famille. Ils ont demandé où il était, mais on n’a rien voulu dire.

En Avril 41, le Gauleiter Burkel a imposé en Moselle le Service du
Travail Obligatoire. Après une visite médicale à 18 ans, il fallait aller à
l’Arbeitsdienst, puis, à partir d’Août 42, il fallait aller au service militaire. Chaque fois que j’allais passer le Conseil de Révision, ma mère apportait au médecin du lard, du beurre, des saucisses et j’étais ajourné. Mais quand le grand professeur venait, on me cachait.

C’est en 1942 que la filière a le mieux marché. Les évadés des stalags d’Allemagne étaient rassemblés à Reichshoffen. A partir de 42, il y a eu aussi des jeunes qui refusaient de servir dans l’armée allemande, ou qui avaient été incorporés et profitaient d’une permission pour s’évader vers la France.

A Reichshoffen, Paul Rudloff avait organisé l’accueil des évadés.Tous les habitants de Reichshoffen participaient d’une façon ou d’une autre. L’usine De Dietrich, de Niederbronn, donnait de l’argent pour les habiller en civil ou teindre leurs vêtements. Et aussi pour les nourrir. L’usine de chaussures donnait des chaussures sans ticket, mais il était entendu que si les évadés étaient repris, ils devaient dire qu’ils les avaient volés.

Une fois habillés et nourris, les évadés prenaient le train jusqu’à
Arzviller. Par Guntzviller, ils montaient au Rehtal en traversant la forêt. Ils avaient des boussoles fabriquées dans les camps et ils savaient où ils devaient aller. Les enfants les voyaient et en parlaient à l’école ; alors, l’instituteur disait qu’il ne fallait pas parler de ça.

Des jeunes filles allaient à vélo sur les routes, et quand elles voyaient des évadés, elles laissaient tomber des petits paquets avec de la nourriture : du pain, du lard, de la saucisse, ...

Ils arrivaient au Rehtal généralement la nuit et allaient directement au fenil, et quand mon père allait nourrir les chevaux, le
matin, il les trouvait. Il rentrait alors à la cuisine et disait à ma mère : ”Fais une grosse casserole de café !”

Au procès, en 43, le procureur allemand a dit :” Dans tous les camps d’Allemagne, on connait Reichshoffen et le Rehtal.”

Beaucoup d’informations passaient aux prisonniers par les colis de la Croix Rouge, et des adresses circulaient de cette façon.

La nuit suivante, on les emmenait à Saint-Léon, chez Léon Ramm
qui était aidé par Albert, Henri et Joseph Piercy. De Saint-Léon, ils partaient de nuit à la Wassersoupe, puis à la Marcarerie, dans la Vallée de la Sarre, au pied du Donon.

Léon Ramm faisait parfois dormir les évadés à la Langschiess (dans la vallée de la Sarre Rouge, 800 m. avant la Marcarerie), dans la cabanne des bûcherons. Il nous disait de nous reposer, parce qu’on faisait le trajet parfois trois fois dans la semaine et on travaillait en forêt le jour.
Il disait qu’il allait de toute façon travailler près de la frontière et qu’il n’avait jamais de problème pour la passer.

A la Marcarerie, ils étaient confiés au garde forestier Buchi qui les emmenait dans la vallée de Turquestein. La route de Turquestein au Donon était surveillée par les douaniers allemands. En 42, la route était surveillée par des convalescents revenus de Russie qui s’en fichaient complètement. Les douaniers allaient de Lafrimbolle au Donon en voiture. Quand ils étaient passés, la voie était libre.

Les évadés allaient ensuite à Luvigny ou à Raon-sur-Plaine : ils étaient en France. A Raon-l’Etape, la famille Mathieu fournissait des
papiers pour passer la ligne de démarcation.

Combien on en a fait passer ? Les journaux ont dit :”Plus de 3.000 !” Je ne pense pas. Si on en a fait passer 1.000 jusqu’en 43, c’est le maximum. Une fois, en une semaine, on en a eu 82 ! Tous les gens du Rehtal nous aidaient à les nourrir, ils donnaient du pain, de la saucisse, du lait, du vin, ...mais personne ne voulait d’évadés chez eux.

Ma mère pleurait quand on partait la nuit. Au début, on n’avait pas conscience du danger.

C’était presque toujours des soldats français, mais il y a eu aussi
des russes, des serbes, des anglais, des américains, et aussi des Juifs de Marlenheim. Après 42, il y a eu beaucoup d’insoumis ou de déserteurs de l’armée allemande, des “Malgré-nous”.

Les “insoumis” passaient avec les évadés. Mais, comme ils étaient de la région, ils connaissaient notre adresse, alors que les évadés ne savaient jamais où ils se trouvaient. On avait peur qu’ils nous écrivent pour nous remercier. Un jour, on a reçu une carte : ”Joséphine, Jeanne et Marie sont bien arrivées à Lyon”. Mon père était mauvais contre ceux-là : ils étaient 8 ou 9, ils avaient écrit alors qu’ils savaient qu’il y avait la censure, et en plus, ils avaient laissé leurs livrets militaires allemands pour les retrouver comme souvenirs après la guerre.

Certains déchiraient leurs papiers ou des photos et laissaient les
morceaux dans le fenil. Si les Allemands trouvaient ça, on était bons.
Certains sont passés deux fois chez nous. Un d’entre eux avait été repris en France par des Miliciens. Il s’est évadé une seconde fois. Un autre est arrivé chez sa femme, elle l’a bien reçu, lui a fait un bon repas, puis elle a dit qu’elle allait faire une course, et elle est revenue avec un Allemand !

Les évadés étaient les plus ardents pour reprendre la guerre. Ces soldats s’étaient laissé prendre en 40 parce qu’ils croyaient que la guerre était finie et qu’ils seraient vite libérés. Beaucoup travaillaient
dans des fermes et il leur était facile de s’évader. Quand ils étaient repris, ils allaient au camp disciplinaire, à Frankenthal pendant 2 ou 3 semaines, puis ils retournaient dans leur ferme parce que les Allemands avaient besoin de bras dans l’agriculture, puisque les hommes étaient mobilisés.

Un évadé qui passait pour la deuxième fois a dit à mon père que ce n’était pas la peine de l’emmener parce qu’il connaissait déjà le chemin ! Un autre nous a dit qu’il travaillait chez une fermière allemande qui avait perdu son mari et ses deux fils en Russie ; elle lui a donné le meilleur costume de son mari et lui a dit :”Maintenant, cherchez votre liberté”.

Quand ces évadés arrivaient chez eux, ils ne pouvaient pas se montrer sous peine d’être arrêtés. Alors, ils rejoignaient De Gaule ou les maquis de la Résistance. A notre procès en Juillet 44, le juge a dit que la route du Rehtal avait donné un régiment aux Alliés contre l’Allemagne.

Dans les années 80, un capitaine du 2° Dragon de Haguenau est venu au Rehtal avec une centaine de ses hommes. Ils ont fait le même
chemin que nous et dans les mêmes conditions. Ils sont partis de nuit et sont arrivés le matin à Raon-sur-Plaine où les attendait la famille
Mathieu de Raon l’Etape (ceux qui faisaient les faux papier pendant la
guerre).

Les soldats ont dit que c’était très dur. Après, je leur ai remis leur fourragère. Ils avaient pris des photos tout le long du chemin et me les ont données.

On suivait des sentiers de bûcherons qui ont disparu surtout depuis la tempête de 99. Ce n’était pas des vrais chemins, seulement des sentiers que les bûcherons traçaient à force de passer toujours au même endroit à pied ou à vélo. Aujourd’hui, les bûcherons vont en voiture sur leur coupe.

3) L’ARRESTATION

Le 12 Mars 1943, mon père, ma mère et moi, nous avons été arrêtés au Rehtal. A 5 h.30, les Allemands ont encerclé la maison, et quand ils ont frappé à la porte, ma mère m’a crié :”Lucien, sauve toi !” Pour me laisser le temps de me sauver, mon père a crié aux Allemands :”Attendez que je m’habille !” Quand je suis sorti de la maison, les gestapos m’attendaient avec des mitraillettes.

Dans la maison, on avait affiché une carte d’Europe avec des petits drapeaux pour suivre la guerre. Un gestapo a dit :” On se croirait au Quartier Général du Führer !”

Ma mère a fait une crise, tellement elle était bouleversée ; alors, les gestapos ont fait venir une ambulance qui l’a emmenée directement au camp de Schirmeck.

Les gestapos ont fouillé toute la maison. J’ai eu peur qu’ils trouvent le carnet sur lequel on avait noté des adresses d’évadés et surtout d’”insoumis” de la Wehrmacht. S’ils l’avaient trouvé, ils nous auraient fusillés tout de suite.

Quand elle était à Schirmeck, ma mère est arrivée à faire sortir du camp une lettre pour mon oncle de Walscheid qui faisait aussi passer des prisonniers. Elle lui a écrit ;” Sur l’armoire, il y a beaucoup de poussière”. L’oncle a compris et il est allé à la maison. Il a trouvé le carnet sur l’armoire et les livrets militaires des insoumis et il a tout brûlé dans son jardin.

Ceux de Reichshoffen avaient été pris, mais nous ne le savions pas. C’est pour cela que nous avons été arrêtés, ils ont dit que les évadés allaient chez nous. Léon Ramm aussi a été arrêté, avec des prisonniers, et il a été emmené à Metz.

Mon père et ma mère ont été envoyés au camp de Schirmeck, et moi à la gestapo de Sarrebourg. Ils voulaient savoir comment était organisé le passage des prisonniers. Mon père avait dit :”Ne dénoncez personne ! Je ne veux pas entendre qu’on a dénoncé quelqu’un !” On a dit qu’on ne savait pas d’où venaient les évadés et qu’on les emmenait nous-mêmes jusqu’à la frontière. Les gestapos ne nous ont pas cru : ils ont essayé de le faire et ils ont dit que c’était impossible. On a maintenu qu’on n’était que tous les deux, mon père et moi, et c’est tout.

Léon Ramm a été emmené à la gestapo à Metz. Les gestapos lui ont montré des papiers avec des fausses signatures de nous comme si on l’avait dénoncé. Mais ça n’a pas marché. Léon Ramm a dit : ”Amenez-moi Fischer à Metz et je le giffle !”. Les Allemands n’ont pas insisté et Rammest rentré à la maison. Il n’a été arrêté qu’une seule fois. Les gestapos avaient voulu faire croire qu’on l’avait donné.

Après la guerre, il nous a demandé de voir nos signatures et il a compris. On n’a jamais parlé de lui ni des Piercy. Après la guerre, ils nous ont remerciés de ne pas avoir parlé.

Les gestapos m’ont emmené à Saint-Léon pour voir si les gens me reconnaissaient, mais ça n’a pas marché non plus.

A Sarrebourg, ils m’interrogeaient sans arrêt. Le pire était un autrichien qui s’appelait Gundig et qui avait toujours un chien avec lui. La gestapo était installée dans une petite rue qui donnait sur la Grand Rue en dessous du Monument aux Morts. Le chef avait un bureau dans la Rue de la Gare, au dessus de la Patisserie Buttner (aujourd’hui Oswald).

Les gestapos voulaient me faire dire que je connaissais ceux de
Reichshoffen et je ne savais pas qu’ils avaient été pris. Ils m’ont fait jurer que je ne connaissais pas ceux de Reichshoffen. J’ai toujours prétendu à la gestapo que j’étais innocent : j’ai juré et je leur ai dit :”Si vous me fusillez, vous fusillez un innocent !”.

Au bout de deux semaines, ils m’ont dit : “ On va vous envoyer à
Schirmeck et on va vous présenter ceux de Reichshoffen”. Je suis arrivé à Schirmeck à la fin mars, avec deux SS qui avaient ordre de me mettre dans une cellule isolée. Mais les SS étaient fatigués et ils m’ont jeté dans une baraque, pour aller plus vite. Quand le commandant Karl Buck a su cela, il a voulu fusiller les deux SS.

Quand je suis entré dans la baraque, il y avait bien une vingtaine de prisonniers qui m’ont entouré pour avoir des nouvelles de l’extérieur. J’ai dit que je ne savais rien. Et puis, j’entends une voix qui dit :”Lucien, c’est toi ?” C’était mon père !

On a parlé toute la nuit : il m’a dit que ceux de Reichshoffen étaient là. J’avais décidé de ne jamais rien avouer. Mais alors, je savais ce que les Allemands savaient déjà, et je pouvais avouer ce qu’ils savaient.

Le lendemain, le commandant Karl Buck m’a fait venir à la Kommandantur encadré par les deux SS qui m’avaient amené. Il les a
insultés et les a menacés de les faire fusiller. Et les deux SS au garde-à-vous, à chaque insulte et à chaque menace, disaient :”Yawohl, Herr
Kommandant !” en claquant les talons.

Schirmeck était un camp qui dépendait du Struthof. Il se trouvait à La Broque, et il n’en reste rien aujourd’hui. J’en ai vu beaucoup qui partaient pour le Struthof. Les gestapos de Schirmeck m’ont interrogé durement. Ils étaient deux : Peters et Koch. Un jour que Koch était sorti, Peters m’a dit : “Mentez pour sauver votre vie”.

L’instruction du procès a duré 16 mois parce qu’ils voulaient attraper tout le monde. Ils me questionnaient sans arrêt. Et moi, je leur racontais l’histoire de France, Henri IV, Louis XIV, Louis XVI, ... et ils disaient :”Il n’y a rien à faire avec lui, il a été élevé comme ça !”.

Un jour, un prêtre est venu pour me confesser. Je lui ai dit : “Je suis enfermé depuis longtemps et ce n’est pas ici que je peux faire des
péchés !”

Le 1° Juillet 1944, ils m’ont emmené à Strasbourg pour le procès qui a commencé le 20Juillet (jour de l’attentat contre Hitler). Pendant toute cette période, ils arrêtaient encore des gens qui faisaient passer des prisonniers. Mais je ne connaissais personne de ceux qu’on nous amenait.

Comme mon père s’était bien battu dans l’armée allemande en 14/18, les gestapos disaient que c’était ma mère et moi, parce que nous savions le français, qui l’avions détourné du droit chemin.

On est arrivé au tribunal à Strasbourg le 20 Juillet. Les gestapos
m’avaient tellement battu que ma mère ne me reconnaissait pas.

4) LE PROCÈS

On était 27 accusés. Le procès a duré jusqu’au 22 Juillet 44. C’était un samedi. C’était le jour de l’attentat contre Hitler. Au tribunal, ils étaient comme fous. Ils discutaient, téléphonaient, ... Mon avocat, un alsacien qu’on m’avait donné parce que je n’avais pas les moyens de m’en payer un, m’a dit :”Ils sont comme fous, ils ne m’écoutent même pas !”. J’ai alors cru que c’était fini pour nous.

Le juge a condamné Paul Rudloff à mort (peine commuée en 8 ans de travaux forcés), mon père et ma mère à 2 ans de travaux forcés et moi à mort. Mon avocat a fait commuer ma condamnation en 8 ans de travaux forcés parce que je n’avais pas 18 ans au moment des faits. Je suis resté en cellule avec menottes et chaines. Mon père et ma mère ont été en prison.
J’ai été envoyé à Ensisheim, près de Mulhouse, puis à Ludwigsberg, à Ulm, à Flossenbourg près de la Tchécoslovaquie : les Allemands nous déplaçaient quand les Alliés avançaient. J’ai fini par me retrouver à Bayreuth, en octobre-novembre 44, dans un commando qui sortait les bombes non explosées. On sortait aussi les morts qu’on trouvait sous les ruines des maisons détruites par les bombardements.

5) LA LIBERATION

Le 15 Avril 1945, à Bayreuth, on a été libérés par les Américains. On ne savait pas ce que c’était que ces soldats, on en n’avait jamais vu des comme ça. On avait craint d’être libérés par les Russes : on savait que Staline ne valait pas mieux que Hitler.

Les Américains nous ont gardé un mois. Ils ne nous donnaient pas beaucoup à manger. Alors, on est allés réclamer chez le commandant américain qui nous a expliqué qu’on ne devait pas trop manger sinon on mourrait. Je ne pesais plus que 48 kg. Ils nous ont soignés, nourris, ...C’était le vrai bonheur.

Les Américains avaient trouvé nos dossiers que les Allemands n’avaient pas eu le temps de brûler et nous les ont donnés. J’ai donc encore tout mon dossier d’instruction et du tribunal. Un jour, j’ai entendu mon nom appelé par le haut-parleur. J’ai pensé :”Ça ne va pas recommencer maintenant avec les Américains !” Un officier m’a dit :”On a trouvé votre dossier, prenez-le”. Je ne voulais pas le prendre, j’aurais préféré à manger. Mais un officier français m’a conseillé de le prendre : il y avait tout le procès et ma condamnation.

Après mon retour, je suis allé à la Cité Administrative, à Strasbourg, avec ce dossier. Celui qui m’a reçu était étonné que j’aie tout ça. Je lui ai dit :”Les Américains l’ont trouvé et me l’ont donné”. Alors, il a dit :”Il y a déjà tellement de gens qui réclament la carte de résistant et qui mentent, pour une fois, en voilà un avec un dossier indiscutable !”. J’ai eu ma carte de déporté-résistant tout de suite et j’ai été dispensé de sevice militaire !

Ma mère est rentrée à Noël 44, mon père à Pâques 45 et moi à la
Pentecôte. Se retrouver a été une grande joie. Nous avions eu beaucoup de chance.

Pour nous rapatrier après nous avoir retapés, les Américains voulaient nous ramener en avion. Puis, finalement, on est rentrés dans des wagons à bestiaux, mais on était bien installés. J’avais des infections, j’étais anémié et mon sang était tout noir. Les Américains m’avaient opéré et le docteur m’avait dit de me mettre au soleil. Je m’étais mis au soleil sur un wagon.

Les Américains surveillaient le train parce qu’ils avaient peur des “wehrwolf”. Des soldats, qui n’étaient pas américains, mais des résistants engagés dans l’Armée Française, ont vu passer le train et ils
ont dit :”C’est un train qui ramène des prisonniers à Metz”. Ils m’ont vu et ils m’ont reconnu.

Ils ont suivi le train et ont tiré des coups de feu en l’air pour arrêter le train. Ils criaient :”Fischer ! Fischer ! Hop, Lucien, viens avec
nous !” Ils me prenaient par le bras. “On va trouver une voiture pour te ramener au Rehtal !”. Et c’est comme ça que je suis rentré.

Le voisin nous a raconté la Libération du Rehtal. Le premier char de la 2° DB qui est passé venait de Walscheid. Les voisins étaient dans la cave, ne sachant pas ce qu’était le char qui arrivait. Ils ont vu que c’était des Français et ils sont sortis de la cave. Les Français sont rentrés chez nous parce que tout était ouvert. Puis, ils sont allés au restaurant, chez le voisin.

Ils ont demandé où étaient les gens qui vivaient ici. Les voisins ont expliqué que nous étions dans les camps. Les soldats n’ont plus rien dit, ils sont sortis. Le voisin les a suivi et il a entendu qu’ils parlaient de liberté. C’étaient des évadés qui étaient passés par le Rehtal. Ils ont dit au voisin :”On va les libérer !”

Quand ma mère est rentrée, elle a trouvé la maison telle que les Allemands l’avaient laissée quand ils étaient partis, avec des mitraillettes chargées un peu partout sur les fenêtres.

Quand on avait été arrêtés, mon père m’avait dit :”Mets toi dans la situation telle qu’elle est”. J’ai toujours eu confiance, j’avais toujours l’espoir d’en sortir et on s’en est sortis tous les trois.

6) L’APRÈS-GUERRE

On a repris le travail en forêt. Mon père a débardé pour les scieries de la région et aussi celles d’Abreschviller : Henry, Jung- Christophe, les scieries de Dabo, .... Je me souviens avoir vu plusieurs fois votre grand-père, Félix Henry, qui discutait les prix du débardage avec mon père. Un jour, ils ont discuté pour 50 centimes. Mais, finalement, votre grand-père a accepté le prix en disant :” Je vous les donne parce qu’avec vous, je retrouve toujours tout mon bois !”. Mais je n’ai rien su de votre père.

Le garde-forestier de Lettenbach que nous connaissions bien, aurait voulu que je prépare le concours pour entrer aux Eaux et Forêts. Il me faisait faire des problèmes et des dictées. Mais je ne voulais plus travailler en forêt.

Je suis allé travailler aux transports urbains de Strasbourg, mais
j’ai gardé la maison du Rehtal où nous passons l’été.

On n’a jamais su qui nous envoyait les évadés. Aujourd’hui encore on l’ignore. Mais nous ne savons pas non plus comment les évadés sont passés après notre arrestation.

Nous n’avions qu’une motivation : aider ceux qui avaient besoin de nous.

Après la guerre, il n’y a pas eu de règlements de compte dans notre région. Il y avait bien des gens qui étaient pro-allemands mais on savait qu’ils ne dénonceraient personne.

On ne voulait pas être des héros, on voulait seulement continuer à vivre.

On a eu tous les trois la Légion d’Honneur : mon père en 1949, moi en 1974 et ma mère en 1982.

On a voulu me faire commandeur, mais je leur ai dit que ça suffisait comme ça, avec la Légion d’Honneur.

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